Alix Marie

Introducing Alix Marie, Artpress n.493

Reconnue à l’étranger mais encore méconnue dans son pays, la Française Alix Marie présente l’installation Sucer la nuit au salon Approche qui, dédié aux nouvelles pratiques de la photographie, se tient à Paris du 12 au 14 novembre 2021. Sucer la nuit fut produite en 2019 pour le musée suisse des beaux-arts du Locle. L’installation se déployait de part et d’autre d’une cloison qui divisait la salle dite verte du musée. D’un côté, la photographie d’un buste de femme sur lequel courait une mue de serpent se détachait sur la cimaise peinte en noir. À ses pieds, se dressait « Le bûcher », un bout de bois épais, noueux et brulé au sommet duquel, en lévitation, tournait la photographie d’un pubis féminin roux. Sur les murs, se faisant face, deux paires d’yeux imprimées sur porcelaine semblaient observer la scène. De l’autre côté de la cloison cette fois peinte en clair, s’élevait un haut miroir sur pied sérigraphié d’une bande de cire dépilatoire usagée. Non loin, posé à même le sol, un grand bac contenait du sel rose d’où émergeaient des moulages de mains et de pieds en cire verte ainsi que la bande son de Sucer la nuit, une conversation à trois voix – « […] pourquoi vouloir être une princesse si on peut être reine […] » – qui faisait écho aux trois figures féminines et chargées d’imaginaire de la sorcière, de la sirène et de la marraine que l’installation, par son dense réseau de signes, de matières, de couleurs, de mots et de sons, convoquait. La même année, Alix Marie concevait Maman, une grande structure circulaire de deux mètres de diamètre en soie imprimée et flottante pendue au plafond qui fut présentée en 2020 dans sa galerie milanaise Ncontemporary. On pouvait en faire le tour mais sans jamais vraiment en percevoir les images. On pouvait aussi la pénétrer. Apparaissaient alors des gros plans monumentaux et frontaux de la poitrine et du ventre de la mère de l’artiste. C’est entre ces deux pôles de la narration fictionnelle et de la brutalité du fait que se déploie la pratique d’Alix Marie. Mais on aurait tort d’y voir deux modes opposés. D’une part, l’un et l’autre empruntent autant à la mythologie antique et aux récits populaires, à l’instar des contes de fées dans Sucer la nuit, qu’à la vie de l’artiste et à celle de ses proches. D’autre part, l’un et l’autre convoquent le corps, celui du spectateur qui fait l’expérience de l’oeuvre, celui de l’artiste au travail et celui qui est donné à voir, le plus souvent sous la forme de fragments. Si le corps est ainsi omniprésent, c’est qu’il est à la fois envisagé comme un objet de désir et le produit de normes. Les travaux sous tension d’Alix Marie sont ainsi traversés par un érotisme nourri, notamment, de la lecture de Georges Bataille et de l’oeuvre de Hans Bellmer – l’un de ses artistes favoris – et informé des théories du psychiatre Gaëtan Gatian de Clérambault. Les Gaetiantes (2016), dix photographies pornographiques imprimées sur des carrés de soie pendues au mur de sorte à révéler tout en dissimulant les images, sont une allusion à l’auteur de Passion érotique des étoffes chez la femme (1908).

Récemment, le grand drapé de Curtain Call (2021) figurant au premier regard deux jambes écartées de part et d’autre de plis explicitement sexuels évoquait à nouveau le fétichisme soyeux analysé par Clérambault. Néanmoins, si Alix Marie mobilise ainsi la psychiatrie, c’est aussi pour en faire la critique, comme elle fait la critique de nos imaginaires et de nos représentations qui contribuent tout autant à fonder les stéréotypes de genres. La construction de la féminité est au centre de Sucer la nuit, celle de la virilité a fait l’objet de nombreux travaux autour du culturisme dont Alix Marie a étudié les références, notamment à la statuaire antique, et les pratiques. Réalisés en 2018-19, ils montrent que l’intérêt de l’oeuvre d’Alix Marie, dans la plus grande cohérence avec son sujet, s’accroît d’une volonté de donner corps aux images. Dans Sucer la nuit, les photographies sont parties prenantes d’une installation mais leur usage reste celui, conventionnel, de la représentation. Les objets photographiques réalisés à partir d’images trouvées ou prises de bodybuilders soulignent, quant à eux, que l’artiste ne délaisse jamais la valeur indicielle de la photographie mais qu’elle entend déborder les limites du médium, dont la planéité et la fixité, pour amplifier la photographie et affirmer sa physicalité. Alix Marie s’inscrit ainsi pleinement dans la tendance actuelle que les anglo-saxons, à l’instar de Lucy Soutter dans la seconde édition de Why Art Photography? (Routledge, 2018), ont baptisé « expanded photography ». En 2018, les trois sculptures titrées Héraclès étaient des photographies agrandies de bras de culturistes mises en volume et embrochées sur des rôtissoires. L’année suivante, pour son exposition personnelle Shredded à Roman Road, Londres, elle montrait d’autres fragments de corps musculeux. Parmi eux, pour évoquer le régime physique et nutritif – la glycérine qui déshydrate le corps pour faire saillir les muscles – que s’imposent les culturistes, quatre photographies de torses étaient présentées à plat sur des structures métalliques comprenant un dispositif qui, sous l’effet de la chaleur des spots pareils à ceux utilisés dans les compétitions, créait de la condensation et faisait transpirer les images. Avec Alix Marie, la photographie, devenue organique, représente moins le corps qu’elle ne le rend présent dans la diversité de ses états.

Etienne Hatt, 2021