Extrait de: Photography Now: Fifty Pioneers Defining Photography for the Twenty-First Century, TATE et ILEX Publishing
Née à Bobigny en 1989, Alix Marie est élevée dans l’univers du cinéma. Le premier film qu’on lui montre, à l’âge de deux ans, n’est pas un Disney mais Nosferatu de F.W.Murnau (1922), le classique film d’horreur muet inspiré par le roman Dracula de Bram Stocker. Marie a révélé dans une interview antérieure que son travail s’est trouvé imprégné de cette rencontre originelle, dans lequel on trouve de la photographie traitée en sculpture charnelle, viscérale voire carrément étrange.
En tant qu’étudiante à la Central Saint Martins puis au Royal College of Art de Londres, Marie à développé une pratique qui a comblé son désir d’à la fois voir et toucher. Frustrée par l’aspect plat de la photographie, mais néanmoins fascinée par les images, elle se concentre aujourd’hui sur des sculptures photographiques et des installations qui enveloppent le spectateur, capturant quelque chose de l’absorption dont le cinéphile fait l’expérience à la lueur d’un écran. La physicalité du travail de Marie est aussi importante que le visuel, non seulement dans sa manière de remplir l’espace mais aussi par le traitement qu’elle impose à son sujet récurrent: le corps. « La pratique de la photo peut-être si clinique ; cela ne collait pas avec mon approche empirique de sculptrice. Mais c’était mon obsession, de trouver comment donner un corps à ce médium. », explique-t-elle. Les photo-sculptures de Marie créent une forme troublante qui vous emmène dans l’image et vous rend un peu plus conscient de votre propre peau.
À travers son histoire, la photographie a établi une hiérarchie des corps, représentant des formes ambitieuses et des physiques parfaits pour les hommes et les femmes, que ce soit dans les campagnes de publicités, l’édition ou la pornographie. Pour éviter de reproduire ce regard hétéronormé sur des corps binaires, Marie préfère créer des couches qui associent différentes parties de corps de différents genres, des surfaces qui souvent cachent la source réelle du sujet ou nous font voir ce qui en fait n’y est pas. Elle a passé au rayon X des sculptures classiques de la collection du Victoria and Albert Museum de Londres, moulé son propre corps et imprimé des biceps et des torses sur des boîtes en plexiglas remplies d’eau et chauffées par des lampes, faisant ‘transpirer’ l’image. Pour Marie, « cette méthodologie est là pour prendre un temps et réfléchir, pour laisser surgir d’autres manières de penser qui échappent au scénario très restreint qu’on nous impose pour habiter nos peaux. « La manière dont je photographie réclame une place pour un portrait authentique des corps, en opposition à l’idéal impossible dont on nous nourrit tous les jours à travers la publicité et les médias de masse. »
Métamorphose et hybridité sont les composants du travail de Marie. Un de ces points de départ est souvent la mythologie, ainsi que les archétypes de la féminité et de la masculinité, associés à ce qu’on attend de corps idéaux, une manière d’aborder la construction et la performance du genre et de l’identité dans un contexte contemporain. Dans sa pièce sculpturale La Femme Fontaine (2017), par exemple, Marie référence la figure mythologique grecque de Niobe, qui fit l’erreur de se vanter de sa fertilité: les dieux tuèrent ses enfants et la mère éplorée fut changée en pierre. Avec leur corps hybrides, les sirènes grecques, qui trompèrent les marins et les emmenèrent à la mort avec leurs chants ensorcelants, sont aussi une inspiration, autant que la Pythie, grande prêtresse de l’oracle d’Apollon à Delphes, qui inspire autant la peur que l’émerveillement par son savoir. Ces figures anciennes ont servi à l’artiste de prototype pour questionner les stéréotypes de la féminité hystérique, séductrice et dangereuse.
En tandem avec ces explorations de qualités féminines exagérées, Marie a enquêté sur une forme d’exposition de la virilité qui remonte aux anciens athlètes grecs. Dans son trio d’oeuvres Flex (2017), Shredded (2018) et Olympians (2019), elle l’examine au travers du prisme du culturisme, utilisant une banque d’images trouvées dans des magazines de culturisme comme FLEX, de pornographie suédoise et de profils de bodybuilders rencontrés sur Instagram. Avec ses postures et ses poses, souvent dans des tenues très dénudées et devant un public- au fond assez proche de celui du strip-tease – le bodybuilding pour Marie représente un clash entre féminité et hyper-masculinité hétéronormée. C’est aussi un sujet qui a une histoire établie avec la photographie, à la fois comme méthode scientifique d’enregistrement des performances physiques d’athlètes, et comme fascination pour des artistes tels que Robert Mapplethorpe, Camille Vivier et Bill Dobbins. Marie articule cette analogie ainsi: ‘le bodybuilding est une histoire d’image et d’esthétique, la performance de la force plutôt que la force physique en elle-même, et parce qu’il se trouve à cheval entre la science et l’art, il se rapporte de facto à la photographie.’
Charlotte Jansen, 2021