Bruise
Tendue et battue comme un tambour, je me surprends à m’inquiéter pour ce mur de chair étiré dans son impression jusqu’à un excès sans limites.
Je crains que, dans sa répétition régulière sur la page, une machine insouciante, qui ne sait rien de la chair, ne vienne à manquer de sa couleur maternelle et qu’il ne reste alors qu’une étendue blanche marquée par le visage dénudé d’une tache bleu-noir.
À un moment donné, il est sûrement inévitable que toute l’encre rose soit consommée, comme toute chair l’est, et qu’il ne reste nulle part rien de toute cette chair consommée, si ce n’est la faible tache d’un bleu impossible à localiser, échappée de sa surface. Non, pas seulement un bleu, mais un bleu lui-même marqué par les ondulations d’un champ régulier de bosses qui parsèment le vaste paysage d’un astéroïde. Une petite tache de naissance solitaire s’affirmant comme le X d’une carte au trésor, entretenant un faux espoir que sa peau perdue puisse encore être retrouvée, que la consommation ne soit pas absolue.
Pourtant, ce champ qui meurtrit l’ecchymose, toujours personnel, peut-être le seul élément personnel qui nous reste à présent, ne serait qu’une simple couverture pour la géométrie ultime d’un maillage plus fin : tous ces triangles, carrés et pentagones entassés de manière insupportable.
Comme s’il était vrai que tout ce qui est avait autrefois été construit à partir de solides platoniques réguliers, désormais pulvérisés et aplatis jusqu’à l’inutilité par la poussée, toujours présente derrière la page, de la chair absente mais trop étouffante.
Timothy Secret, 2015