Peau de Papier, SOURCE Photographic Review (Issue 92)
Pour une photographe habituée à explorer le moment où la photographie devient sculpture, le format du livre photo représente un défi. Contrairement à ses installations immersives qui brouillent les frontières entre les deux formes, Alix Marie, pour son premier livre, relègue la matérialité du corps au papier. Tantôt très brillant, tantôt mat et lisse comme du vinyle, chaque page, semblable à une peau, retrace les singularités de la surface même du corps : les tons crépusculaires d’un hématome, la chair hérissée de frissons et les plis coralliens, les grains de beauté et les veines éclatées. Des tissus voilés créent des écrans pixélisés dans le cadre, tandis que des effets de montage juxtaposent chair et viande pour recréer le corps en un paysage de matière indéchiffrable.
Souvent à la lisière du désir, dans la photographie de Alix Marie, l’objectif sonde une blessure scopophile où notre relation à des masses amorphes de chair anonyme oscille toujours au bord du dégoût. L’invitation de BLEU à toucher et à consommer la chair offerte ne fait pas exception. À la fois séductrice et répulsive, ses pages dédoublées, brillantes comme des miroirs, attirent et se dérobent à notre regard — un regard rendu matériel alors que yeux et bouches, vision et toucher, se confondent. Des bords déchirés découpent un trou de serrure d’où émerge un mamelon rose ; ailleurs, une langue luisante perce la chair de pierre d’une statue, créant une rupture dans la peau photographique. Excessive jusqu’à la révulsion, la chair devient abjecte : toute membrane muqueuse et orifices ambigus, toute forme reconnaissable commence à se désagréger, sujets et objets fusionnent en un seul.
La photographie a longtemps emprunté au langage de la peau et de la chair — pensez au cordon ombilical de lumière de Roland Barthes, qu’il fantasme dans La Chambre claire comme promettant de le reconnecter au corps maternel à jamais perdu dans la lumière élégiaque de la photographie. Dans BLEU de Alix Marie, cette connexion emplie de lumière se fait chair une fois encore. Mais, contrainte par la page, la photographie reste suspendue — à peine — à la frontière entre soi et l’autre. Sa peau imparfaite mais finalement parfaite lui permet d’être contenue dans le royaume de l'image pure, menacée par la « chosité » matérielle du corps qui, elle, ne le peut pas.
Harriet Riches, 2017