FOAM Talent Issue 48
Le mot « grotesque » partage son origine avec grotte, signifiant un espace caché, souterrain, dont l’usage était souvent implicitement occulte, autre-mondain. Il y a donc quelque chose d’ironique dans le glissement que subit le grotesque lorsqu’il est appliqué, comme c’est le plus souvent le cas, à l’apparence des choses — c’est-à-dire à leur surface. En particulier, nous pensons au grotesque en termes de déviation supposée par rapport à une norme, poussée dans ces cas vers ce qui est considéré comme la laideur ou la difformité, surtout lorsqu’il est appliqué au corps humain. Mais ce qui constitue un corps grotesque ou « normal » dépend presque entièrement des attentes que nous y projetons et, à cet égard, la perception d’un corps « idéal » — ou de n’importe quel corps — est autant culturelle que matérielle. Le travail d’Alix Marie porte précisément sur ces interfaces entre les espaces culturel et matériel que le corps occupe, quelque part entre le regard et la peau elle-même.
Bien sûr, cette notion de « regard » est un lieu commun de la théorie critique depuis de nombreuses années, mais elle est appropriée ici à plusieurs égards. Si l'étrangeté des sujets de Alix Marie, leur grotesque, est le produit de la manière dont ils sont vus, souvent si différente de la vision « normale », cela rappelle en même temps que la vision en tant que telle est toujours conditionnelle. Elle crée essentiellement les conditions par lesquelles « le sujet » devient visible — et donc, compris. C’est là la véritable signification du regard. Malgré tout, l’étrangeté du corps, de l’incarnation, telle que Alix Marie la voit, n’est pas strictement dans l’image ; seule notre lecture du corps y réside, les façons dont nous attribuons attraction ou répulsion (ou un mélange caractéristique des deux). Cette étrangeté peut être analysée d’autres manières également. La peau forme une frontière entre nous-mêmes et le monde extérieur, marquant les limites de l’intérieur, mais la ligne qu’elle trace n’est jamais tout à fait définitive, étant soumise au franchissement continu de ces frontières entre intérieur et extérieur par le trafic des sensations, du toucher, du plaisir et de la douleur. Nous sommes donc peut-être revenus à l’idée du grotesque comme quelque chose de caché, quelque chose qui se meut sous la surface, parfois en perçant jusqu’à l’extérieur.
En même temps, étant donné la manière dont ces surfaces et ces corps deviennent visibles ici, le regard qui les constitue semble être marqué par une dimension post-numérique. Ils existent dans un espace visuel caractérisé par son instabilité, où des éléments uniques se fragmentent en perspectives multiples, se dédoublant et se multipliant avec une profusion presque biologique. Cela doit, bien sûr, nous alerter sur le fait que les corps ne sont pas stables, qu’ils ressemblent davantage à des zones ou des sites où se concentrent une série de forces, plutôt qu’à des objets singuliers et discrets. Marie a également établi une connexion suggestive entre la peau de ses sujets et la « peau » de l’impression photographique, décrivant les deux surfaces comme « insaisissables » à leur manière, signifiant peut-être que l’espace visuel de l’image est soumis à beaucoup des mêmes franchissements, des mêmes instabilités que les surfaces corporelles, perméables au regard. Ainsi, dans la mesure où le travail de Marie s’ancre dans un dialogue entre sculpture et photographie, il peut aussi être compris comme une résistance à la dématérialisation des pratiques photographiques dans un contexte (numérique) plus large. Mais ces corps désordonnés ne doivent pas être vus simplement comme le produit de nouvelles technologies d’imagerie ; au contraire, les différentes façons de penser la représentation que rend possibles la technologie sont utilisées pour visualiser l’expérience des corps eux-mêmes, qui n’occupent pas un espace classiquement ordonné, quoi que nous puissions en penser. Ce sont des entités fluides, sujettes à des éruptions, des suintements, des excroissances. Marie cadre le corporel comme quelque chose qui s’écoule d’un point à l’autre, devant sans cesse se reconstituer.
Représenter le corps comme une expérience, comme une incarnation, ne devient possible qu’avec ces techniques visuelles « étendues », mais cette expérience corporelle reste viscérale ; elle n’est pas définie par sa médiation, seulement évoquée par elle, rendue reconnaissable. Avec cela en tête, Alix Marie insiste à plusieurs reprises sur le fait que le corps est un site d’échange, employant souvent des formes suggérant des ouvertures, des orifices, mais aussi où la peau elle-même, comme nous l’avons vu, ne sert pas seulement de frontière, mais est en fait l’endroit où nous entrons dans le monde et où il « entre » en nous. À cet égard, « le corps » est un faisceau mobile de sensations simplement lié par la peau comme une limite qu’il dépasse continuellement. Et ce grotesque numérique suggère aussi la liberté qu’il pourrait y avoir à ne pas penser certains types de corps — le corps genré, le corps laborieux — en termes de formes spécifiques (culturellement codées), mais à essayer plutôt d’imaginer le corps autrement, comme une entité qui peut être piratée. Bien sûr, les possibilités que cela présente ne sont pas sans équivoque utopiques, dans la mesure où notre conception de ce que signifie être humain pourrait être profondément remise en question par elles, mais elle pourrait aussi être productivement élargie.
Darren Campion, 2017