Parce qu’on travaille sur le corps humain
« Leurs peaux étaient le périmètre de leur monde »
Harry Crews, Body.
Sur les pages noires, les lambeaux font cheminer une étrange rêverie. Ce sont des épluchures d’homme, mais elles ont la plasticité des nuages.
Tombées là comme des feuilles mortes, elles sont à l’oeil autre chose qu’un simple catalogue de muscles, ramenés à gros ciseaux des magazines de bodybuilding et cousus entre eux par les commentaires des speakers. Ce sont des archipels de peau sur une mer d’encre; des planètes au relief de veines dans une galaxie lointaine; l’étal d’un boucher cannibale; le sous-sol où un tueur en série organise son butin meurtrier (celui d’H.H. Holmes qui, en même temps qu’on inventait le bodybuilding, le cinéma et la radiographie, faisait commerce de ses crimes en vendant par morceaux ses victimes aux écoles de médecine ?); une collection de pierres pareille à celle de Roger Caillois, mais venue d’un futur d’humanité pétrifiée par on ne sait quelle Gorgone; la chaîne de montage d’une usine de jouets, où s’assemblent les figurines héroïques que des enfants bientôt écartèleront sur leurs moquettes; le rebut où Hollywood, peut-être, entasse les restes de tous les corps qu’il a usés. Ou alors, sûrement: le vestiaire d’un culturiste, où gisent entre deux concours ses oripeaux; la nuit où ses rêves épuisés font surnager par nuées son programme d’olympien - biceps, triceps, quadriceps.
Parce qu’elle travaille « sur le corps » et qu’elle n’est pas la seule, Alix Marie sait qu’il faut le retrouver à l’endroit précis où se côtoient l’évidence et l’étonnement - où le corps est à la fois lui-même et tout autre chose. Et c’est forte de ce savoir qu’elle a grimpé jusqu’à l’Olympe ordinaire des concours de culturisme, forte surtout de la conviction que si le bodybuilding est un cadeau pour les arts plastiques, c’est à la condition de ne pas feindre de découvrir dans son dos ce que lui-même, dans l’innocence vulgaire de son spectacle, a révélé depuis longtemps. Il y a trente ans, un culturiste autrichien posait, à l’imitation des bronzes de Rodin, devant un parterre d’historiens de l’art réunis pour l’occasion au Whitney Museum de New York. L’exposition s’appelait « The Articulate Muscle - The Male Body In Art ». Il s’agissait de dire que le bodybuilding appartenait de plein droit à l’histoire de l’art, laquelle avait seulement échangé, dans l’intervalle, ses pinceaux et ses burins pour des haltères et un miroir. Faut-il rétrospectivement admirer le coup marketing (qui allait favoriser la colonisation de nos imaginaires par le fitness) ? Applaudir le gag de ce trait d’union entre culture et culturisme ? Ou prendre au sérieux l’Autrichien, Arnold Schwarzenegger, confirmant au micro qu’il n’y avait qu’un seul geste, des outils de Vinci ou Michel-Ange jusqu’aux siens - « mais c’est plus difficile pour nous, précisait-il, parce qu’on travaille directement sur le corps humain » ?
Olympians invite à choisir le sérieux, en intensifiant le trouble auquel nous exposent d’emblée ces silhouettes luisantes et gonflées à se rompre. La série suit à ce titre un protocole simple et fructueux: escamoter les visages, dont l’esthétique du bodybuilding porte de toute façon le deuil; reconnaître des cadavres derrière la publicité de la santé; enfin mettre à plat les volumes pour ramener tout à la peau, faire revenir tout le corps à la surface, comme Alix Marie l’avait déjà entrepris par le biais d’une saisissante installation appelée Hanged, hung, numb, en 2016.
Effacer les visages (et les pieds, et presque les mains), c’est débarrasser le corps bodybuildé de ce qui y résiste à la transformation - le soulager de ce reste par où le corps ne peut réussir à n’être tout à fait qu’un corps. Sur les scènes du bodybuilding, le visage n’a guère que la vertu d’un fanion, tout juste là pour distinguer un corps du suivant et secourir le spectateur d’une noyade dans un bain de chair. Sans lui c’est le cadavre qui s’exhibe, revenu des manuels d’anatomie, dont le bodybuilder descend beaucoup plus que des athlètes. Schwarzenegger a raison de se voir en héritier de Vinci: l’iconographie du bodybuilding renvoie sans détour aux écorchés de la Renaissance. Le bodybuilder poursuit le même but que les gravures de Jan van Calcar pour la Fabrique d’André Vésale: ramener l’anatomie à la surface, faire voir la mort déguisée dans le spectacle de la vie. Ecorchés, bodybuilders: dépouilles vivantes.
Ainsi va la peau des bodybuilders, devenue le signe de ce qu’elle cache - ces « ténèbres bourrées d’organes » évoquées par Merleau-Ponty à la suite de Valéry. Leurs muscles sont leur peau: enveloppe, costume, tendue autour d’un volume imaginaire. Schwarzenegger, encore lui, l’a dit mieux que tout autre en jouant pour le cinéma un robot aux muscles purement décoratifs, puisque sa force lui vient de ses entrailles de fer. Le trouble que suscite le corps bodybuildé, cette fascination mêlée d’effroi dont Olympians déploie à merveille l’intensité, tient à ce que la peau s’y donne à la fois comme surface et comme empreinte d’une profondeur. Une page noire après l’autre, c’est cette profondeur, c’est la nuit de nos corps qui fait luire la peau des olympiens.
Jérôme Momcilovic, 2019