Alix Marie

Alix Marie's Shredded article dans le British Journal Of Photography

Qu’ont le culturisme et la photographie en commun ? Alix Marie établit des parallèles entre ces deux disciplines pour explorer les constructions de genre et leur manifestation à travers le corps.

En 1900, Eugen Sandow, considéré comme le père du culturisme, fut photographié par Étienne-Jules Marey. Ce scientifique, physiologiste et pionnier de la photographie français, avait inventé la chronophotographie : une méthode d’analyse du mouvement à travers des images photographiées en succession rapide (à l’instar du cheval au galop suspendu en l’air de Eadweard Muybridge). Avec sa silhouette sculptée et musclée, Sandow était le modèle idéal pour que Marey étudie le mouvement humain. « Au cours de mes recherches, j’ai découvert ce lien entre le culturisme et la photographie », explique l’artiste Alix Marie, à l’approche de l’ouverture de son exposition solo à Londres. Shredded, qui mêle photographie et œuvres multidimensionnelles, s’inspire de l’esthétique du culturisme pour interroger les conceptions du corps et du genre.

Cette connexion n’est qu’un des nombreux parallèles entre le culturisme et sa pratique artistique, qui ont ancré son intérêt pour ce sujet. L’artiste se spécialise dans la fusion de la photographie, de la sculpture et de l’installation pour créer des œuvres qui questionnent les notions de genre et de corporalité. Après des études en Beaux-Arts à Central Saint Martins à Londres, avec une spécialisation en sculpture, elle a poursuivi par un master en photographie artistique au Royal College of Art. « J’ai longtemps gardé la photographie et la sculpture séparées, jusqu’à ce que je trouve un moyen de les combiner, raconte-t-elle. La pratique photographique peut être si clinique ; cela ne me correspondait pas en tant que sculptrice désordonnée. Mais c’était un peu mon obsession : trouver comment donner un corps au médium. »

Marie a commencé à conceptualiser la photographie comme une peau, enveloppant le corps sculptural en dessous – une analogie qui s’étend au culturisme. « Les culturistes se considèrent comme des sculptures et des sculpteurs, explique Marie, et la peau est le costume qu’ils portent. » Dans le culturisme, l’accent est mis sur l’esthétique. Cette discipline se distingue des concours de force ou d’haltérophilie, où la puissance prime. « Ce qui m’a intéressée dans le culturisme masculin, en particulier, c’est l’effondrement des stéréotypes de genres, précise Marie. À première vue, cela semble être une performance de virilité extrême, mais en réalité, ces hommes sont à moitié nus sur scène, vêtus de sous-vêtements dorés. Visuellement, cela rappelle le stéréotype de la pin-up ou du strip-tease, qui sont des clichés féminins. »

L’une des œuvres exposées, It’s like somebody blowing air into your muscle (2019), composée de ventilateurs gonflant des tissus imprimés représentant des culturistes, s’inspire d’une citation d’Arnold Schwarzenegger tirée du film Pumping Iron (1977). Pour Marie, cette citation incarne parfaitement la performance de virilité : « Schwarzenegger dit : ‘La meilleure sensation que tu puisses ressentir dans une salle de sport, c’est le ‘pump’… J’ai l’impression de jouir à la salle. J’ai l’impression de jouir chez moi. J’ai l’impression de jouir dans les coulisses avant de monter sur scène devant 5 000 personnes. C’est la même sensation. Alors je jouis jour et nuit. C’est génial, non ?’ », raconte-t-elle. « C’était parfait pour illustrer cette performance de la virilité masculine. »

L’idée derrière Olympians (2019) – la deuxième série, qui sera également publiée en livre par Morel Books – est née alors que Marie feuilletait un magazine porno suédois offert par un ami. Ce magazine était vendu au Japon dans les années 1970 : « Il y avait une énorme censure, alors ils masquaient tous les organes génitaux avec un marqueur noir. » Marie a appliqué cette technique à des magazines de culturisme. « Je voulais voir à quoi cela ressemblerait, explique-t-elle, mais j’ai fini par faire l’inverse. Au lieu d’effacer le corps, j’ai supprimé le reste. » Pendant un an, elle a obsessionnellement extrait les muscles gonflés et veineux des physiques des culturistes, à la manière d’une sculpteur. « J’en suis maintenant à 150, dit-elle. Cela prend un temps fou, car ce n’est pas une simple couche de marqueur, mais environ six. » Cette répétition évoque aussi le caractère cyclique des régimes des culturistes : « Il y a des périodes où ils font des régimes et deviennent très maigres ; des périodes où ils mangent énormément. Et avant un concours, ils arrêtent de boire de l’eau pour accentuer la définition de leurs muscles. »

Les régimes rigoureux des culturistes sont également évoqués dans la troisième pièce de l’exposition, The more he starts to bring that water out the better he has a tendency to appear (2019). Cette œuvre se compose d’images imprimées de torses musclés fixées sur les couvercles de boîtes en Perspex remplies d’eau. Exposées sur des supports métalliques, chacune est éclairée par un projecteur. « Je les appelle les ‘boîtes à sueur’, explique Marie. » La chaleur des lumières fait évaporer l’eau, recouvrant la surface de chaque impression d’une couche ressemblant à de la transpiration. L’œuvre fait aussi référence à la pratique de la photographie argentique, notamment au processus de développement des images dans des bains chimiques.

Les sons distinctifs d’une salle de sport imprègnent l’espace de la galerie, baigné d’une lumière tamisée ; le résultat est immersif. À travers une expérience multidimensionnelle, Marie déconstruit les clichés associés au culturisme et nous incite à réfléchir aux stéréotypes qui façonnent notre compréhension du corps de manière plus large. « Mon travail est réussi lorsqu’il provoque une expérience corporelle ou viscérale chez quelqu’un, déclare-t-elle. Je suis habituée à des réactions un peu vives. Si les gens deviennent un peu plus conscients de leur propre corps, alors j’ai fait mon travail. »

Hannah Abel-Hirsch, 2019