Alix Marie

Virilité en satin doré : l’art culturiste d’Alix Marie - Entretien dans The Guardian

Avec son exposition Shredded, peuplée de corps musclés suant sous des lumières crues, l’artiste révèle le monde fascinant et surréaliste de la gonflette.

Dès que l’on pénètre dans la galerie Roman Road, dans l’East End londonien, le bruit provenant de deux enceintes dans le hall est presque assourdissant : grognements, exhalaisons et chocs sourds de poids en métal tombant au sol. Enregistrés dans une salle de musculation, ces sons forment une bande-son d’introduction pour l’exposition Shredded d’Alix Marie.

« Je veux que le spectateur entre dans un environnement immédiatement inconfortable, presque effrayant », explique l’artiste née à Paris, dont le travail fusionne photographie et sculpture et tend vers le grotesque. « J’ai amplifié ce que la romancière Kathy Acker, elle-même culturiste, appelait ‘le langage du corps’ alors qu’il subit cette transformation extrême et se désagrège essentiellement. »

Dans la salle principale, le bruit est différent mais tout aussi implacable. Des ventilateurs gonflent trois torses en polyester – biceps saillants, peau veineuse et muscles tendus – dressés et tremblants sur une étagère surélevée. En tant que métaphore du culturisme extrême, ces photo-sculptures gonflées sont à la fois dérangeantes et surréalistes. Il en va de même pour les images dans les caissons lumineux en dessous, gros plans de corps gonflés qui semblent suer sous des projecteurs aveuglants. À y regarder de plus près, elles sont montées sur des vitrines peu profondes à moitié remplies de liquide. Sur le mur opposé, des silhouettes découpées de corps musclés sont alignées – bras, poitrines et cous, cuisses grosses comme des troncs d’arbres. L’effet combiné du bruit et de la surcharge visuelle dans un espace aussi confiné est claustrophobe, ultra-masculin, presque intimidant. Mais aussi, étrangement, camp.

« Bien », s’esclaffe Alix Marie. « Le culturisme est une performance de virilité extrême, mais en compétition, ces hommes sont presque nus, vêtus seulement de minuscules slips dorés. Pour moi, le contraste entre le virilisme et le camp est fascinant. Quand ils performant, ils deviennent des sculptures mouvantes, autant Auguste Rodin qu’Arnold Schwarzenegger. »

C’est le jeune Arnie qui, dans le documentaire Pumping Iron de 1977, comparait le rituel du culturisme professionnel à faire l’amour avec une femme : « Je jouis jour et nuit. C’est génial, non… Je suis au paradis. » Pour Alix Marie, la fascination réside davantage dans les façons dont la masculinité s’exhibe et se performe à l’extrême dans un monde clos et entièrement masculin. Les corps présentés dans son exposition appartiennent à trois hommes qu’elle a photographiés dans des salles de sport à Bethnal Green, Ealing et Tottenham. « J’habitais en face de celle de Tottenham, raconte-t-elle. Après quelques persuasion, ils m’ont laissé entrer dans leur salle pendant cinq minutes pour photographier le modèle. Ils ne voulaient pas perturber la clientèle avec une présence féminine car ce n'est pas une salle mixte. »

Shredded – un terme qui décrit une personne avec un taux de graisse corporelle extrêmement bas et des muscles très définis – poursuit l’intérêt de Marie pour « le corps, le genre et la sculpture ». Par le passé, elle a moulé ses propres parties de corps dans du béton gris et imprimé les images sur verre, tissu, papier-mâché et PVC. Pour une exposition, elle avait drapé des images de torses nus sur des échafaudages métalliques ; pour une autre, des tuyaux en plastique remplis de fluides serpentaient sur le sol de la galerie, jaillissant de sculptures évoquant des organes sexuels mutants tout droit sortis d’un film de David Cronenberg. Elle cite le cinéaste comme une influence majeure, aux côtés des surréalistes. Ses œuvres les plus dérangeantes semblent puiser dans une source similaire – le royaume de l’inconscient et de l’irrationnel –, mais elles sont tempérées par une discipline formelle constante et un désir de fusionner deux pratiques créatives qui ne s’associent pas facilement.

« Travailler la photographie comme de la sculpture est un défi, mais c’est ce qui m’a toujours fascinée, explique-t-elle. Je n’ai jamais voulu choisir entre l’œil et la main. D’une certaine manière, je veux entrer à l’intérieur de la photographie, ce qui est, bien sûr, impossible. J’ai aussi besoin de contact physique dans la création de l’œuvre, mais aussi comme partie essentielle de l’expérience du spectateur. »

Une petite rétrospective du travail de Marie a été présentée plus tôt ce mois-ci à Photo London. Elle comprenait une sculpture en céramique où une image d’un œil humain était continuellement arrosée d’absinthe par une fontaine. (La scène fait référence à une tradition française de la nuit de noces et du pot de chambre avec un oeil au fond "à la mariée".) Les visiteurs pouvaient s’agenouiller et boire à la fontaine d’absinthe s’ils le souhaitaient. Dans le contexte de son travail récent, c’était une pièce plutôt accessible. À l’autre bout de la ville, dans une exposition collective intitulée Apparatus à Peckham 24, les choses étaient plus brutalement physiques, avec des sculptures surdimensionnées de bras musclés tournant sur un appareil évoquant une broche à kebab. « J’aime l’idée que le spectateur soit à la fois fasciné et répugné, dit-elle. Les environnements que je crée sont souvent inconfortables. Ils demandent une réaction. »

Alix Marie fait partie d’une génération de jeunes photographe·e·s, majoritairement féminines, incluant Juno Calypso et Maisie Cousins, dont le travail explore les notions de féminité, d’érotisme, de genre et d’image corporelle. Contrairement à la physicalité décomplexée des gros plans plus sensuels de Cousins – lèvres, langues et corps brillants sous une lumière crue –, le travail de Marie est souvent défini par son intérêt pour le grotesque. Fluides, tuyaux couleur chair et sculptures en caoutchouc évoquant des accessoires sexuels mutants ont tous figuré dans son œuvre. Elle cite les écrits transgressifs de Georges Bataille comme une autre influence durable, aux côtés des poupées fétichistes toujours choquantes de Hans Bellmer. « En tant que féministe, je me demande pourquoi il est l’un de mes artistes préférés », s’interroge-t-elle.

Le cinéma français est aussi une référence. À Photo London, une image imprimée sur tissu de mains masculines enfouies dans des cheveux féminins ondulait juste au-dessus du sol, agitée par une brise artificielle créée par un ventilateur caché. On aurait pu croire la scène tirée d’un film de la Nouvelle Vague.

« J’ai été élevée en regardant un film par jour », raconte-t-elle à propos de son enfance à Paris. Née en 1989, sa mère était scénariste et son père théoricien, historien et professeur de cinéma. « Ils ne comprennent pas forcément toujours ce que je fais, mais ils me soutiennent. »

Alix Marie vit à Londres depuis 11 ans, après avoir étudié les beaux-arts à Central Saint Martins puis obtenu un master en photographie au Royal College of Art. « L’un des aspects qui m’intéresse le plus est l’aspect clinique de la photographie argentique, qui la relie d’une certaine manière à la médecine – les technicien·ne·s, le laboratoire, les bains, les gants, le scalpel. Pour moi, c’est essentiellement un processus de laboratoire et je l’aborde comme tel, comme un lieu d’expérimentation et d’exploration. »

Qu’a-t-elle appris de son immersion dans le monde du culturisme extrême ? « Tout est question d’apparence forte, de posture et de pose. Être ‘shredded’, comme ils disent, devient de plus en plus populaire, mais les culturistes ont toujours l’impression d’être traités comme des monstres. C’est un monde très fermé. » Elle marque une pause. « Je le décrirais comme très formel, très répétitif, une activité qui se situe entre la science et l’art. » Puis elle éclate de rire. « Après tout, je pourrais tout aussi bien parler de la photographie. »

Sean O’Hagan, 28/05/2019