Alix Marie

<em>Styx - La rivière</em> (2021) dans l'exposition personnelle <em>Styx</em>, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
Styx - La rivière (2021) dans l'exposition personnelle Styx, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
<em>Styx - La rivière</em> (2021) dans l'exposition personnelle <em>Styx</em>, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
Styx - La rivière (2021) dans l'exposition personnelle Styx, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
<em>Styx - La Déesse</em> (2021) photographie issue de la vidéo et hologramme. Crédit Photo: Alix Marie
Styx - La Déesse (2021) photographie issue de la vidéo et hologramme. Crédit Photo: Alix Marie
<em>Styx - Ailes de cuivre</em> (2021) dans l'exposition personnelle <em>Sorsi Di Sale</em>, Ncontemporary, Milan, Italie 2021. Crédit Photo: Ncontemporary
Styx - Ailes de cuivre (2021) dans l'exposition personnelle Sorsi Di Sale, Ncontemporary, Milan, Italie 2021. Crédit Photo: Ncontemporary
Styx - La rivière (2021) dans l'exposition personnelle Styx, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
Styx - La rivière (2021) dans l'exposition personnelle Styx, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
Styx - La déesse(2021) dans l'exposition personnelle Styx, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge
Styx - La déesse(2021) dans l'exposition personnelle Styx, PHOXXI Deichtorhallen, Hambourg, Allemagne 2022. Crédit Photo: Henning Rogge

Traversées - Rebecca Lewin

Selon la manière dont on approche l’oeuvre d’Alix Marie, la présence de l’élaboration des mythes comme rituel humain et obsession continue à l’intérieur de sa pratique n’est pas forcément évidente. Mais ses éléments constitutifs – le labyrinthe, l’apparition, la proclamation et la figure de la déesse-messagère – en sont autant d’indices. Dans des travaux antérieurs, Alix Marie a fait référence aux dieux, aux déesses et corps hybrides, elle a reproduit des parties de son corps et scruté les jolis défauts des autres, elle a bâti des formes qui respirent et des surfaces qui transpirent, transformant souvent des images planes en irrésistibles sculptures appelant le toucher.

Avec Styx, elle revient encore une fois à la mythologie antique et offre un premier appui à l’interprétation dans le titre de l’oeuvre. Inspirée par l’expérience forcée de travailler à distance, au fil du temps, séparée de ce lieu par l’océan et la terre, contrainte par la pandémie mondiale (sur laquelle nous nous raconterons sûrement des histoires pendant longtemps), Styx pense le contraste entre la contrainte au repos des confiné*es et des mort*es, et la contrainte au mouvement. Les expériences de traversées des eaux par les corps humains au cours de l’histoire – comme sentence, comme marchandises, pour le commerce – représentent, de manière à la fois littérale et métaphorique, le passage d’un état (État et mode d’existence) connu à un autre.

Comme les humain*es, les mythes voyagent, de bouche à oreille, ils suivent les gens d’un lieu à l’autre, marquent la trace du chemin parcouru et ancrent le maintenant dans le pour toujours, leurs prédictions sont rassurantes et leurs mutations imprévisibles. Leur mouvement ne peut être contraint mais on les capture parfois : ils atterrissent sur un parchemin ou du papier, ils sont sculptés sur et dans la pierre, virevoltent entre le cuivre, le lithium et le silicone. Ils sont tissés en tapisserie et peints sur des surfaces ; ils sont projetés sur des toiles tendues. Leur capture est primordiale dans la culture humaine, comme le philosophe Édouard Glissant le remarque, la perte de mémoire, du langage et de la narration ont eu de profondes implications pour les victimes de l’esclavage. D’après lui, les traversées atlantiques ont créé «l’image renversée de tout cela qui a été abandonné, qui ne se retrouvera pour des générations que dans les savanes bleues du souvenir ou de l’imaginaire, de plus en plus élimés ».

La métamorphose de l’histoire, ses mutations et variantes (pour utiliser des termes devenus terriblement familiers au cours des deux dernières années), se reflètent dans les images que l’on fabrique pour les comprendre. Les formes humaines surgissent à travers les mythologies anciennes mais sont rarement tout à fait reconnaissables. Dans les sources grecques classiques auxquelles Alix Marie se réfère souvent, les cheveux deviennent des serpents, les pieds des queues, des bras déployés, des ailes.

Alix Marie assemble un curieux mélange de technologie pour créer ces images : le cyanotype, le rayon X, l’hologramme ; mais l’histoire de chacune de ces inventions a élargi ou bien limité la souveraineté du corps humain d’une façon qui fait écho aux mythes anciens. Le cyanotype, probablement la première forme de photographie, a permis la fixation mécanique de l’image humaine sur une surface au-delà de la durée du vie d’un individu (Méduse était-elle la première photographe ?).
Le rayon X a dissous la protection opaque de la peau, nous permettant de voir à travers. L’hologramme a reproduit les vivant*es et réanimé les mort*es, en trois dimensions. L’histoire, racontée par la voix de la narratrice qui accompagne l’hologramme, décrit de nombreuses morts, des processus de transformation et des voyages. Tandis qu’elle parle, une forme féminine se glisse dans la structure devant elle. Est-elle le cadavre mentionné par la voix, qui accepte son destin ? Ses ailes dorées sont-elles les indices de son identité – Iris, messagère des dieux qui voyageait entre la terre et les cieux sur des arcs en ciel, endormait les menteurs avec l’eau du Styx et accordait l’accès à la mort ? Le texte de Nina Boukhrief est une prière, ou bien une invocation. Peut-être plus qu’une divinité en particulier, c’est le liquide- même qui nous parle, accompagné du son des vagues et des carillons lorsqu’iel dit : “ Moi je suis l’eau”.

Depuis les mouvements d’une histoire à son récit à travers les temps et les lieux, aux mouvements des corps à travers et au-delà des eaux, les mouvements des visiteur*ses à travers cette installation les immergent et les enveloppent dans une expérience parallèle. Iels peuvent choisir de suivre la source de la voix vers l’hologramme, ou bien chercher le centre du labyrinthe derrière les plis du tissu bleu. Sans aucun doute, leur passage fera frémir et onduler le voile, éclairé de bleu et d’ombres formées par les formes abstraites qui se révèlent parfois dans le renflement d’un intestin ou la fêlure d’un os. En avançant dans ce bleu, iels répondent à l’invocation : “ le passage est inévitable. J’espère que vous n’avez pas peur, c’est inutile, vous êtes là car il est l’heure.”

Rebecca Lewin est Commissaire des Expositions aux Serpentine Galleries.    
Traduction de Rosanna Puyol et Alix Marie

Le projet Styx fut initialement commandé par Photowork UK et la Ballarat Foto Biennale en 2021.

<em>Styx - La rivière</em> dans <em>X-Ray</em>, Volklinger Hutte, Allemagne, 2026. Crédit Photo: Oliver Dietze.
Styx - La rivière dans X-Ray, Volklinger Hutte, Allemagne, 2026. Crédit Photo: Oliver Dietze.
<em>Styx - La rivière</em> dans <em>There is no lonesome wave,</em> un commissariat de Justine Daquin, Elena Posokhova, Lê Thiên Bao et Claire Luna, Poush, 2023. Crédit Photo: Gallery Bao.
Styx - La rivière dans There is no lonesome wave, un commissariat de Justine Daquin, Elena Posokhova, Lê Thiên Bao et Claire Luna, Poush, 2023. Crédit Photo: Gallery Bao.
<em>Styx</em>, livre de 60 pages publié par MISC Athènes, 2023.
Styx, livre de 60 pages publié par MISC Athènes, 2023.
<em>Styx - La Déesse</em> dans l'exposition personnelle <em>Perasma</em>, MISC, Athènes, Grèce, 2023. Crédit Photo: MISC.
Styx - La Déesse dans l'exposition personnelle Perasma, MISC, Athènes, Grèce, 2023. Crédit Photo: MISC.