La Femme Fontaine - Isabella Smith
Alix Marie créé une installation sculpturale combinant de l’eau courante, des tubes en plastique et des moulages en béton de son corps, ainsi que de grandes radiographies de sculptures classiques. Son intérêt pour la culture gréco-romaine est évident non seulement dans cette oeuvre récente, qui répond directement au contexte de la galerie Matèria à Rome (notamment par l’utilisation du béton, un matériau étroitement associé aux progrès techniques de la République romaine), mais aussi dans l’ensemble de la pratique artistique de Alix Marie. L’artiste Tai Shani a comparé les rochers charnus de l’installation photo-sculpturale précédente de Alix Marie, Orlando (2014), à la fois aux éléments du mythe de Sisyphe et à la dynamique émotionnelle d’Éros et Psyché. Pour Matèria, l’esthétique de Marie est nettement plus sombre.
Pas de rose tendre, pas de surfaces doucement plissées évoquant à la fois la peau d’un amant et un lit défait, pas d’obsession érotique fiévreuse érigée en monument. Le corps examiné ici n’est pas celui d’un amant, mais celui de Alix Marie elle-même. Ce corps est lourd, fragmenté, sombre. Il est moulé de manière quelque peu difforme dans du béton gris, traversé par des tubes transparents et placé dans des bols métalliques cliniques. De l’eau s’écoule de ses tuyaux exposés. Dans la conversation, l’artiste mêle mythe et réalité : le récent chagrin d’amour d’un amant perdu, une identification à la figure mythique grecque de Niobé, une fascination enfantine pour l’histoire de Pygmalion et Galatée.
Selon la légende, Niobé fut punie par les dieux pour un prétendu méfait par le massacre de ses quatorze enfants. Niobé échappa au massacre, mais fut transformée en rocher en guise de punition. Son chagrin était si profond que des larmes continuaient de couler de ses yeux de pierre. La fontaine sculpturale antique en plusieurs parties représentant les Niobides dans la Villa Médicis à Rome a clairement influencé cette oeuvre, qui mêle mythe, roche et eau. Dans cette version contemporaine, l’eau s’écoule de tuyaux insérés dans des bouches et des plis de chair en béton.
Le béton est un matériau beaucoup moins évocateur que le marbre illustre de la fontaine des Niobides, un matériau plus brutal que romantique dans ses associations — ou peut-être pas ? Le calcaire, principal composant du béton, provient des coraux, coquillages et algues desséchés des mers préhistoriques ; lorsque l’on ajoute de l’eau au calcaire cuit pour former du béton, ce fond océanique pulvérisé reprend vie. De plus, la matière réhydratée jaillit de l’eau, et les fluides sont depuis longtemps associés au symbolisme féminin. Le titre La Femme Fontaine est un jeu de mots sur l’argot français désignant l’éjaculation féminine, ce phénomène d’expression sexuelle encore controversé qui continue d’être victime de la censure juridique et culturelle. L’utilisation de l’eau courante est donc particulièrement poignante, à la fois en référence aux effusions émotionnelles historiquement féminines ou féminisées, et à la liberté d’expression sexuelle.
Dans la langue maternelle de Marie, le mot « béton » vient du vieux français « betum », qui désignait une masse de déchets enfouis dans le sol. Il y a quelque chose du corps abject et du moi comme déchet dans cet assemblage bellmerien de parties rejetées, rappelant que le terme « abjection » signifie littéralement « état d’être rejeté ».
Les moulages ont toujours été associés au portrait classique (Pline l’Ancien mentionne un moulage de portrait) ; le moulage a connu un nouvel essor avec la renaissance de la culture gréco-romaine au XVe siècle. Au XIXe siècle, le moulage était bien connu dans les domaines de l’art et de la science, mais il s’agissait également d’un artisanat plus privé, lié au culte du souvenir personnel. À la fin du siècle, les moulages d’après nature rivalisaient même avec la photographie en termes de popularité dans le domaine du portrait. Les moulages d’après nature à usage privé étaient généralement laissés tels quels, sans peinture, comme La Femme Fontaine. En se référant à l’histoire artistique et scientifique des matériaux, Marie évoque également la culture laboratoire de la photographie à travers l’esthétique quasi scientifique des tubes et des bols métalliques.
Tout comme la photographie, le moulage est indexical: une empreinte temporelle et causale. L’aspiration de la science à la vérité objective est évoquée à travers les objets d’investigation de Alix Marie, mais l’autorité documentaire est fermement remise en cause par les distorsions de l’artiste. L’alginate permet de rendre les détails avec précision, mais ici, associé au béton, les glissements, les erreurs et les interventions calculées laissent des zones subtilement déformées. La disjonction entre les moulages indexicaux et les déformations sculpturales témoigne du glissement entre réalité et fantaisie, vérités rationnelles et émotionnelles. L’objectivité apparente de la technique de moulage est à la fois instrumentalisée et subvertie par l’artiste qui se forme et se réforme elle-même. Enfant, Alix Marie a découvert le mythe du sculpteur Pygmalion, tombé amoureux de sa sculpture, Galatée ; l’objet du désir est devenu un sujet vivant, respirant. En se prenant elle-même comme point de départ plutôt qu’un amant (élément récurrent dans sa pratique auparavant), elle manifeste son désir de devenir à la fois sculpture et sculpteur, objet et sujet.
En 1895, Wilhelm Röntgen annonça sa découverte des rayons X avec une image de la main de sa femme Anna. Produite en faisant passer des rayons à travers sa chair, elle révèle ses os allongés voilés par une chair fantomatique ; sur cette radiographie, seule la large alliance d’Anna apparaît solide. Röntgen photographia cette main ornée de symboles à plusieurs reprises. La première radiographie produite en public représentait également une alliance. Grâce à cette technique émergente, la substance intérieure fut révélée et l’intériorité physique radicalement pénétrée. Le trope iconographique de la radiographie avec alliance peut être interprété comme une tentative d’atténuer cette perception clinique par une anatomisation romantique, une représentation irrationnelle et inconsciente de la réalité émotionnelle comme étant profondément ancrée dans les os. Cette histoire n’est pas sans rapport avec le désir émotionnel de Alix Marie d’étudier et de comprendre à la fois elle-même (à travers ses sculptures) et l’autre masculin (à travers son travail). Cependant, ses tirages radiographiques sont en quelque sorte un renversement impossible.
Tenter d’analyser la subjectivité de l’objet en voyant à travers le corps est un fantasme sans espoir. En réalisant ces images, l’artiste fait écho à Roland Barthes : « Scrutiner signifie chercher : je cherche dans le corps de l’autre, comme si je voulais voir ce qu’il y avait à l’intérieur, comme si la cause mécanique de mon désir se trouvait dans le corps adverse (je suis comme les enfants qui démontent une horloge pour découvrir ce qu’est le temps). [...] Il est évident que je suis en train de fétichiser un cadavre. »